Les héros, héroïnes et divinités de l'Odyssée

Le cheval de Troie
Cette absence, c'est celle d'Ulysse (Odysseus en grec), le roi d'Ithaque dont la gloire se rapporte à l'invention du fameux stratagème du cheval de Troie, qui permit aux Grecs de réduire la cité de Troie en cendres. Contrairement au bouillant Achille, qui est le héros de la force pure, préférant une mort jeune et glorieuse, Ulysse lui est l'homme de la survie, celui qui se résout à la fragilité humaine. Il est l'arrière-petit-fils d'Hermès – le dieu messager connu pour être fourbe et farceur – qui lui confère cette intelligence lui permettant de trouver une issue dans quelque impasse où il se trouve. Ce héros explore les limites de la condition humaine, allant jusqu'aux portes de la mort pour mieux choisir la vie. Sa curiosité insatiable le pousse à vouloir tout voir, tout découvrir, tout comprendre, et ce au prix de souffrances extrêmes. Pierre Judet de La Combe, dans Et maintenant Ulysse, souligne cette dimension humaine et vulnérable du personnage : "Ulysse, il s’use, il vieillit, il se consume et change d’aspect avec le temps. Parce que pendant des années, il n’a qu’une seule idée : sauver ses proches et sauver sa peau pour qu’on le laisse vivre avec ses proches, chez soi".

Odysseus - Ulysse
En cela, le poème homérique est une véritable boussole existentielle pour appréhender notre propre rapport au monde et au temps qui passe. Ulysse incarne à lui seul une leçon sur l'acceptation de la finitude humaine. Plutôt que l'immortalité, Ulysse choisit la vie, ses fragilités. L'Odyssée, c'est aussi une ode à l'intelligence. Ulysse s'en sort par sa capacité à éviter les obstacles via sa ruse, qui lui permet de transformer les obstacles en tremplins. C'est cette sagacité qui lui permet de vaincre. Cette flexibilité d'esprit nous est rappelée par l'helléniste : "Ulysse sait prendre des virages pour éviter les obstacles, il zigzague, il louvoie et s'en sort toujours. […] Ulysse savait développer toutes les formes d'intelligence, quel que soit le domaine. Il maîtrisait toutes les techniques de l'esprit, de l'action, du corps".

Ulysse et la maitrise des armes de jet
À Ithaque, son épouse Pénélope l'attend dans une solitude douloureuse, harcelée par Antinoos, le chef de la centaine de prétendants qui profitent de l'absence de son époux pour s'emparer de son palais. Cousine d'Hélène, Pénélope incarne la sagesse et la constance, mais elle est surtout le miroir d'Ulysse par son intelligence réciproque. Retenue par le chagrin dans sa chambre, elle résiste aux avances de ses envahisseurs grâce à la célèbre ruse du linceul de Laërte, qu'elle tisse le jour et défait la nuit pour suspendre le temps. Grâce à cela, elle parvient à retarder l'obligation qui lui est faite de choisir un des prétendants comme amant et de gagner du temps en espérant qu'Ulysse rentre un jour.

Pénélope devant le linceul de Laerte
Au milieu de ce chaos grandit Télémaque, le fils qui n'a jamais connu son père, a grandi dans l'ombre d'un héros légendaire et sous la menace des prétendants. Timoré, il hésite à s'affirmer dans son propre palais envahi. Sous l'impulsion d'Athéna, il entreprend un voyage initiatique pour s'accomplir et devenir un homme. Un rite d'initiation où il se métamorphose, gagne en assurance et finit par devenir le digne second de son père lors du massacre final.

statue d'Athéna
Athéna est quant à elle la complice et protectrice infatigable d'Ulysse, la déesse de l'intelligence technique et de l'art de la guerre réfléchi. Surnommée "la déesse aux yeux de lumière", elle orchestre le retour d'Ulysse avec une patience divine, intervenant sur le long terme par des métamorphoses pour le protéger. Quant à Poséidon, il use de tous les moyens pour barrer la route à notre héros. Frère de Zeus, il règne sur la mer, les vagues et les tempêtes, sur les puissances les plus instables qu'il dresse contre Ulysse depuis qu'il a aveuglé son fils, le Cyclope Polyphème. Poséidon est impétueux, et n'en finit pas de briser le repos d'Ulysse. Comme le rappelle le conteur dans l'épisode Ulysse et Calypso, la puissance du dieu ne ressemble à aucune autre : "Poséidon a décidé de tout faire pour qu’Ulysse ne rentre pas chez lui. Comme dieu de la mer, des vagues, des tempêtes, cela lui est très facile".
statue de Poséidon
Le voyage d’Ulysse n'est pas une simple traversée maritime qui tourne mal, c'est une succession de mondes clos, de bulles fantastiques où le héros risque à chaque instant l'oubli des siens. Après avoir quitté les ruines fumantes de Troie avec ses douze navires, Ulysse commence par regretter un acte de piraterie dans la ville d'Ismaro, où il perd ses premiers hommes face aux Cicones à cause de l'indiscipline de son équipage. C'est le signal de départ vers l'inconnu. D'abord au cap Malée (au sud du Péloponnèse) où une tempête démentielle déroute la flotte hors de toute carte connue. La première étape est celle des Lotophages, ces mangeurs de fleurs dont le fruit doux comme le miel plonge les marins dans l'oubli du retour. Ils ne veulent plus qu'une chose : rester là à brouter cette plante et planer dans un bonheur sans passé ni futur. Ulysse est obligé de les ligoter lui-même sur les navires pour pouvoir repartir.

Ulysse chez les Lotophages
L'épreuve la plus célèbre reste celle du Cyclope Polyphème, fils de Poséidon. Ulysse, par pure envie de savoir à qui il a affaire, s'attarde chez ce géant anthropophage. Prisonnier, il voit ses compagnons dévorés deux par deux. Pour s'échapper de cette grotte, Ulysse aveugle le monstre après s'être fait appeler "Personne", une ruse qui tourne au désastre quand le héros, par orgueil, finit par crier son vrai nom. Pierre Judet de La Combe raconte que cet acte déclenche la malédiction de Poséidon : "Le cyclope va appeler son père et maudire Ulysse jusqu'à sa mort". Le voyage se poursuit chez Éole, le maître des vents, qui, en lui offrant une direction favorable, lui confie une outre contenant toutes les tempêtes, que ses compagnons ne peuvent pas s'empêcher d'ouvrir, renvoyant le navire au loin alors qu'Ithaque était en vue !

Ulysse et Polyphème
Pour approfondir ce passage
Après le massacre de presque toute sa flotte par les géants Lestrygons - l'un des épisodes les plus tragiques et sanglants de l'Odyssée - qui bombardent les navires avec d'énormes blocs de roche, les fracassant net, Ulysse s'échappe de justesse avec son seul navire, et dérive à l'extrême Est sur l'île d'Aéa, chez la magicienne Circé, fille du soleil. Pierre Judet de La Combe raconte comment Ulysse, aidé par Hermès, évite le sort de ses compagnons changés en porcs : "Il n’y a qu’un remède contre la magie, c’est la magie. Hermès donne à Ulysse une plante qui le protégera des maléfices de Circé". Grâce à cette herbe magique, Ulysse échappe aux sortilèges et devient l'amant de la déesse. Pendant un an, il reste enfermé dans une fête perpétuelle, oubliant sa mission de retour jusqu'à ce que ses hommes le réveillent.

Circé
Mais Circé lui annonce qu'il doit d'abord faire un détour, et passer par le royaume des morts, où il doit accomplir un rituel sanglant pour attirer les âmes. Pierre Judet de La Combe décrit cette atmosphère glaçante : "Tirésias, le vieux devin, est le seul parmi tous les décédés qui ait gardé son esprit. [...] Aucun être humain encore vivant ne peut dire à Ulysse quelle route il doit prendre". Ulysse y rencontre notamment ses anciens camarades de guerre et l'ombre d'Achille, le héros de l'Iliade, qui lui exprime tous ses regrets. Fort des conseils du devin aveugle Tirésias, Ulysse remonte vers la lumière.
Ulysse et les Sirènes de Léon Belly
Il doit encore braver le chant des Sirènes en se faisant ligoter au mât de son navire. Il est le seul à entendre leur chant sans mourir. Elles lui chantent sa propre gloire à Troie, en tentant de l'emprisonner dans son passé. Mais il est plus fort encore une fois. Il survit grâce à ses compagnons dont les oreilles sont bouchées à la cire. Avant de franchir le dilemme du détroit infranchissable (de Messine) où s'interposent Charybde, le gouffre qui engloutit la mer, et de Scylla, le monstre à six têtes, où il perd six compagnons en choisissant de frôler le second. L'helléniste rapporte d'ailleurs la douleur incomparable qu'aurait éprouvée notre héros à ce moment-là, tirée du chant XII (douzième livre) du texte d'Homère (v. 256 ss) : "De tout ce que j’ai vu de mes yeux, ce fut ce que j’ai souffert de plus pitoyable pendant mon exploration des chemins de la mer".
Le voici sur l'île du Soleil où ses hommes, affamés par une tempête qui dure un mois, profitent du sommeil d'Ulysse pour égorger les vaches sacrées du dieu Soleil, malgré l'interdiction divine, provoquant ainsi la destruction de son dernier navire par la foudre de Zeus. Tous ses hommes se noient.

Ulysse et Calypso
Seul, Ulysse dérive pendant neuf jours, accroché à un bout de mât, jusqu'à l'île d'Ogygie, chez la nymphe Calypso qui le retient dans son île paradisiaque où le temps s'arrête pendant sept ans, le plonge dans l'oubli et dans un bonheur immobile. Calypso offre à Ulysse l'amour éternel et l'immortalité s'il accepte de rester. Mais le héros, préférant conserver son humanité, dépérit, brisé par le manque des siens : "La douceur du vivant s’écoulait hors de lui qui pleurait son retour [...] Chaque jour, assis sur les rochers au bord de l’eau, il déchirait son cœur avec des larmes". Il faut l'ordre de Zeus pour que Calypso le libère enfin, qu'il aborde sa dernière traversée en solitaire et que les Phéaciens, à qui il raconte pendant toute une nuit ses errances, le ramènent sur Ithaque. C'est là qu'Athéna le plonge dans la confusion la plus totale pour qu'il ne reconnaisse pas son île, le transforme en mendiant pour se fondre dans la masse. Avant de retrouver son vieux chien, Argos, son fidèle ami Eumée et son fils Télémaque, pour préparer la reconquête de son royaume.
Un bon film en attendant celui de Nolan :

Il y a aussi cette série de Franco Rossi en 4 parties de 90mn sur Youtube :


